Histoire & jeux d'Histoire 39-45
L'AEF et la France Libre
A ceux qui sont
devenus citoyens du Cameroun, de République Centrafricaine
(ex-Oubangui-Chari), du Congo et du Tchad.
De 1940 à 1943, l'Afrique Equatoriale Française
(AEF au sens large, en incluant le Cameroun sous mandat théorique de la
Société Des Nations) a grandement contribué au succès de la France
Libre. Si les
opérations militaires menées par le général Leclerc au Sahara sont bien
connues, en revanche très peu d'études ont été réalisées sur l'effort
logistique et économique de l'AEF. Ces deux domaines d'activité, certes
moins prestigieux, méritent l'attention.
Logistique de la colonne Leclerc : une ligne de ravitaillement unique et démesurée
Témoignage du général Vézinet, qui fut l'un des plus proches collaborateurs de Leclerc :
"Les approvisionnements de toute sortes arrivaient
par le port de Pointe - Noire. De là, il fallait les acheminer sur
quatre milles kilomètres en empruntant successivement : le chemin de
fer jusqu'à Brazzaville, le bateau jusqu'à Bangui et le camion ensuite.
A l'époque, le parc des moyens de transport était très réduit et leur
rendement était médiocre. A cause des distances et des difficultés de
parcours, un camion de charge utile de 2,5 tonnes, parti de Fort-Lamy
(actuelle N'Djamena, capitale du Tchad, ndla), devait emporter pour
l'aller et le retour à vide, 1450 litres d'essence, 300 litres d'eau,
des pièces de rechange, du matériel divers. Il livrait à Zouar (base de
départ de la colonne Leclerc en 1941-1942 et 1942-1943, ndla) environ
1000 kilos de charge restante. Compte tenu de l'usure en pays
désertique, le même véhicule ne pouvait mécaniquement effectuer que
deux voyages Fort-Lamy - le Tibesti. On se rend compte de l'ampleur
démesurée de l'effort de mise en place des moyens nécessaires à une
offensive qui selon les prévisions devait mettre en jeu trois mille
hommes et pourrait au pire durer six mois. Il fallait en gros réaliser
deux mille cinq cents à trois mille rotations de camions de trois
tonnes en un court laps de temps. Une activité jamais ralentie régna au
Tchad au cours des mois d'été 1942 et tout fut prêt dès le mois de
décembre de la même année, malgré quelques bombardements aériens des
Italiens et des Allemands, sur des dépôts de vivres et de carburant."
Ajoutons qu'il fallut former des chauffeurs. La
plupart étaient des camerounais mobilisés autour du port de Douala, où
étaient déchargés les nouveaux camions. La France Libre a recruté plus
de 2400 chauffeurs de 1941 à 1943.
Les difficultés d'approvisionnement furent
compensées en partie grâce à d'importantes prises de guerre. En
s'emparant de l'oasis de Koufra en mars 1941, les troupes de Leclerc
saisirent aux italiens plusieurs tonnes de vivre et de précieux
carburant. Quantité d'armes et de munitions furent récupérées :
_4 canons antiaériens de 20 mm
_53 mitrailleuses et fusil-mitraileurs
_des centaines de fusils
_plus d'un million de cartouches pour mitrailleuses et armes légères
(en comparaison, Leclerc disposait en tout et pour tout de 2 canons de
75 mm, 4 mortiers de 81mm, 4 mitrailleuses et 26 FM, 2 canons antichars
de 37mm, 6 bombardiers légers et 4 avions de reconnaissance et de
liaison. Aucun chasseur, DCA, ni avion de transport !).
Au cours de la campagne du Fezzan en janvier 1943, furent encore pris aux italiens :
_20 000 litres de mazout
_4 000 litres d'essence
_4 canons antichars de 47mm
_2 canons antiaériens de 20mm
_18 mitrailleuses et 16 FM
_1 canon antichar de 37mm allemand
_plusieurs milliers de coups de mortier de 81mm, utilisables dans le modèle français, et de 20mm
Après avoir rejoint la célèbre VIIIème armée britannique à Tripoli le
26 janvier 1943, les hommes de Leclerc, appelés désormais Force L,
prendront part à la campagne de Tunisie, en étant rééquipés et
approvisionnés par les britanniques.
Effort de guerre de l'AEF sous la France Libre
Grâce au ralliement de l'AEF dès août 1940, le général de
Gaulle dispose d'une importante assise territoriale. Toutefois, l'AEF,
grande de 3 000 000 de km2 (Cameroun compris), ne compte que 6 000
000 d'habitants. De plus, elle est la moins développée des colonies
françaises. Son économie est consacrée à la production de matières
premières (bois exotique du Gabon, coton de l'Oubangui-Chari),
destinées principalement à la métropole. Le secteur industriel est
inexistant, les infrastructures de transport limitées.
Brutalement privée de débouchés commerciaux après le
désastre de mai-juin 1940, l'AEF est menacée d'asphyxie économique. Dès
le ralliement, la France Libre devra s'employer d'urgence à son redressement. La création d'une monnaie de la France
Libre, indexée sur la Livre Sterling, facilitera les échanges avec la
Grande-Bretagne et ses colonies africaines (Nigéria, Afrique du Sud),
et le Congo belge voisin, dont la monnaie était également calée sur la
Livre. En contrepartie de cet accord réfléchi et mutuellement
avantageux, la France Libre s'engageait à fournir au Royaume-Uni la
moitié de sa production d'or.
_mobilisation de la main-d'œuvre africaine :
Décrétée dès la déclaration de guerre en 1939, elle
avait pour objectif de fournir un maximum de matières premières à la
métropole, nécessaires à son effort de guerre. Mais pour assurer
l'acheminement des lieux de production vers les ports de l'océan
Atlantique, il fallait améliorer et étendre considérablement le réseau
routier. A cette fin, des milliers de recrues africaines du contingent
furent affectés sur les chantiers de travaux publics, pendant le temps
de leur service actif. La France combattante poursuivit cet effort, en
ambitionnant de relier l'AEF aux colonies Alliées voisines (Nigéria,
Soudan). Le Tchad, point de départ de la colonne Leclerc au Sahara, ne
fut pas en reste. Pour ne citer qu'un exemple, 3 000 hommes furent
recrutés en 1941 pour la route Fort-Archambaut à Fort-Lamy.
_production d'or :
Indispensable à
l'indépendance financière de la France Libre, et à l'achat de
fournitures de guerre (camions, huiles et carburant, conserves), la
production aurifère connut un véritable boom. Jusqu'à 20 000
travailleurs furent embauchés pour extraire dans de pénibles conditions
2476,40 kg en 1940, 2993,30kg en 1941, 2943kg en 1942, 2772,80kg en 1943
et 2580,30kg en 1944. La production diminua en 1942 quand
l'administration gaulliste décida de concentrer l'extraction aurifère
dans les grandes exploitations. Car la nouvelle priorité était de
subvenir aux besoins des Alliés en caoutchouc.
_récolte du caoutchouc :
Entre décembre 1941 et mars 1942, le Japon s'empare de
l'Asie du Sud-Est. 77% de la production mondiale de caoutchouc tombe
entre ses mains. Les importations étasuniennes en provenance d'Asie
s'effondrent, passant de 1 007 600 tonnes en 1941 à 20 100 tonnes en
1943. Les Etats-Unis réagiront en lançant la production de caoutchouc
synthétique. Mais celui-ci se révélait inapte pour la fabrication de
certains matériaux (pneus de camions, etc...). Les Alliés pressent
alors les gaullistes d'augmenter radicalement la production de latex en
AEF. Délaissé avant guerre, le caoutchouc sauvage payé aux africains
passe de 1 francs à 13 francs le kilogramme. S'ensuit une véritable
frénésie de cueillette du latex sauvage. Dès 1943, l'AEF sera le 6ème
fournisseur des Alliés avec 7 000 tonnes.
_production de rutile (oxyde de titane TiO2) :
Minerai hautement stratégique, car utilisé en alliage
avec d'autres minerais, notamment le fer. A la demande pressante des
Etats-Unis, la mine de Mayo-Darlé au Cameroun lui livrera 2 400
tonnes en 1942, pour atteindre 3 300 tonnes en 1944.
_création d'ateliers de confection :
Début 1941, l'intendance pris commande
auprès d'une société basée au Congo belge de 100 000 mètres de tissu
kaki. Par l'intermédiaire d'une autre société belge, représentant la
firme Singer, elle acheta 200 machines à coudre en provenance des
Etats-Unis. En tout, 3 000 ouvriers furent employés dans des ateliers
ouverts dans l'urgence. En effet, il fallut confectionner jour et nuit
les uniformes et les tentes des soldats du général Leclerc...
Conclusion :
Dès août 1940, le général de
Gaulle dispose d'un morceau de l'Empire Colonial (avec les
établissements français des Indes et des Nouvelles-Hébrides).
Cependant, l'AEF est la moins développée des colonies françaises.
Perçue par la métropole comme une simple pourvoyeuse de matières
premières, ses infrastructures de transport sont insuffisantes. De
plus, la mécanisation des unités de production est inexistante, les
entrepreneurs coloniaux peu scrupuleux préférant exploiter une main
d'œuvre corvéable (Code de l'indigénat) et misérable.
La France Libre devra s'employer à relancer l'économie,
dans un triple but : assurer son indépendance financière, se doter des
moyens de reprendre le combat contre l'Axe "par des forces françaises
partant de territoire français aux ordres d'un commandement uniquement
français" (général Ingold), et enfin fournir des matières premières
stratégiques aux Alliés.
Dirigée par Félix Eboué, l'administration coloniale saura
faire preuve à la fois de souplesse et d'efficacité, en affectant les
besoins (principalement en main-d'œuvre) aux priorités du moment. Par
exemple, la production de bois exotique du Gabon sera cantonnée aux
régions côtières, ce qui aura pour résultat de réduire les coûts de
transport, et de réorienter la main-d'œuvre ainsi libérée vers la
cueillette du caoutchouc sauvage, tant réclamé par les Alliés. L'achat
d'engins (bulldozers) sur les chantiers routiers, de machines pour
battre et extraire le caoutchouc sauvage crée un début de mécanisation,
rendant le travail moins pénible, et avec un bien meilleur rendement.
De même, l'administration se montrera soucieuse du bien-être des
travailleurs en améliorant leur prise en charge médicale.
Néanmoins, la période gaulliste laissera un souvenir
mitigé auprès de populations passablement surmenées. En particulier, la
cueillette ingrate et pénible du caoutchouc sauvage donnera
l'impression d'un retour en arrière. Aussi, en janvier-février 1944, de
Gaulle organise la conférence de Brazzaville pour tenter de réformer le
colonalisme, et par là même d'améliorer la condition des populations.
Souvent décriée, jugée inutile, la conférence accoucha d'une mesure
immédiate et non des moindres en mettant fin au travail forcé.
Bibliographie :
_Général Ingold "L'épopée Leclerc au Sahara", Editions Berger-Levrault 1945
_Eric Jennings "La France Libre fut africaine", Editions Perrin - Ministère de la Défense 2014
_Léon Modeste Nnang Ndong "L'effort de guerre de l'Afrique - Le Gabon
dans le Deuxième Guerre mondiale (1939-1947)", Editions L'Harmattan 2011
_Jérôme Ollandet "Brazzaville, capitale de la France Libre", Editions L'Harmattan-Congo 2013
_Général Vézinet "le général Leclerc", Editions J'ai Lu 1982